
Je le vois venir le grand débat quand, dans quelques années, on fera l'état, comme nous le faisons souvent, des Palmes d'Or passées. Contrairement à des films comme Rosetta ou Le Pianiste qui, au moment de l'annonce du Palmarès, avaient été jugés indignes ou molles puis ont acquis avec le temps leur place de film important ; contrairement à la Palme remise à Fahrenheit 9/11, scandaleusement détournée pour des raisons politiques et idéologiques ; contrairement au Vent se lève, Palme de la consécration à un habitué magistral de la Croisette, pour un film plus consensuel qu'à l'accoutumée ; Entre les murs se verra reprocher l'approche franco-française de son sujet ainsi que son traitement pas vraiment novateur. Et, pour finir, d'être la énième œuvre au traitement "réaliste" (sans compter le documentaire de Moore, il faut remonter à 2003 pour trouver une Palme à un "formaliste", Gus Van Sant pour Elephant), proche du documentaire, à remporter la plus haute distinction du Festival. La revue Positif, par ailleurs grand défenseur du cinéma de Laurent Cantet, soulignait cette quasi "dérive" du Festival de se refuser à honorer de grandes œuvres "loin de tout effet documentaire".
Mais Entre les murs est un film important. Qu'il ait un impact mondial ou non importe peu. Il semblerait néanmoins que ce soit le cas. Ayant été acheté par le monde entier, sélectionné aux Oscars (mais ayant perdu aux Golden Globes face au très bon Valse avec Bashir), ce film intrigue autant que le phénomène des Ch'tis en dehors de nos frontières. Il n'y a qu'à voir comment les deux films, ici, en Espagne, sortant le même mois, impressionnent au Box Office national, respectivement 10ème et 6ème.
Pourtant, le film de Cantet aborde un sujet typiquement français : l'intégration à notre République des (petits-) enfants (d')immigrés (faisant très intelligemment la différence entre les immigrations historiques : africaines, maghrébines, asiatiques) par l'école.
Je suis bien placé pour savoir qu'il suffit de traverser les Pyrénées pour découvrir des problèmes différents. Ici, les populations immigrées avaient jusqu'ici majoritairement pour langue maternelle l'espagnol et la religion catholique...
Pas de débat dans les classes pour savoir comment doit s'appeler le "personnage" type des exemples du prof. En France, dans la Classe (le titre du film à l'étranger), on s'énerve d'avoir toujours à entendre parler de "Bill" et autres prénoms de "jambon-beurre" (autrement dit, les "blancs"), et non pas d'Aïssata ou de Fatou...
Il s'agit bien d'un film sur la France, "métaphore sur la société française, sur la nouvelle réalité multiculturelle et sur comment le vrai pouvoir d'un pays se trouve dans son système éducatif" (El Pais).
Mais son message est humaniste, comme si l'on revenait à une pensée de la République (avec un passage appuyé mais très bien senti sur Platon) directement inspirée par le siècle des Lumières, au discours universel.
On voit ici que le système ne marche pas, puisqu'il aboutit au renvoi désastreux d'un élève "scolairement limité" (terribles mots...), et par le triste bilan fait par l'une des élèves, quasi invisible pendant tout le film qui déclare, réellement peinée, qu'elle n'a rien appris en un an de classe.
Mais on voit aussi la fantastique cuisine que la société française va avoir à faire avec ses nouvelles générations. Un bouillon de cultures, explosif si on ne s'en occupe pas, mais qui promet bien plus que ce que les fatalistes de ce pays veulent nous faire croire.
Film extrêmement politique, en cette période de remise en question de tous nos principes républicains, tant dans notre système éducatif que dans le traitement honteux des clandestins et de leur famille (Wei, jeune chinois doué voit sa mère menacée d'expulsion), il ne ferme pourtant jamais les yeux sur des comportements individuels intolérables.
La mise en scène, elle, si elle ne révolutionne rien, s'adapte néanmoins parfaitement au cadre (le titre français montre bien le défi du film : passer la quasi intégralité du film entre les murs de l'école). Comme Cantet le dit lui-même, il filme la classe comme un terrain de football, toujours dans les mêmes axes, pour mettre face à face deux "adversaires", le prof et ses élèves. Mais ce qui change par rapport aux fictions au style documentaire, c'est l'utilisation du trépied et de plusieurs caméras, permis par le cinéma numérique. La cohérence est totale ; la forme s'applique merveilleusement au fond pour un film qui restera, palmé ou non...
2 comments:
Je crois que ton article est fantastique. Je n'ai vu pas le film, mais j'ai entendu quelque commentaires de mes amis et ils m'ont dit que l'action se deroulle tout le temps dans l'interior de la classe et qu'il est tres lourd pour l'espectateur, mais aprés avoir lu ton analysis, je suis sûre qu'il doit ètre trés interessant. J'ai envie d'aller au cinèma et voire ce film. Muchos besos.
Rosalía
Gracias Rosalia !
Claro, tienes que verlo : es realmente genial.
Quizas estara dificil seguir todo, tambien con los subtitulos y, no he hablado de esto en mi articulo, quizas los subtitulos no traducen toda la lengua riquisima que utilizan los jovenes franceses (como el "verlan", que quiere decir "al reves", y que consiste a decir las palabras al reves... : la palabra "mère" (madre) se convierte asi en "reum", "verlan"="l'envers", "jourbon" para "bonjour", "bizarre" (raro)="zarbi", "énervé" (nervioso)="vénèr", "niquer" (follar)="kéni"...).
Ni, tambien, la lengua francesa mezclada con las lenguas de los paises de origen de los alumnos.
Tendras que decirme lo que has pensado de la peli !
un besito
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